Á propos des fragments philosophiques

Les textes s’articulent de différentes manières. Les romans et les pièces de théâtre, par exemple, trouvent leur dynamique dans des péripéties. Un article scientifique rend compte d’une expérimentation en suivant un ordre méthodique. S’il ne le fait pas, il n’est tout simplement pas scientifique. Et il en va de même, avec des méthodes différentes, bien sûr, pour un reportage journalistique ou une enquête juridique.

Les textes philosophiques ont leurs articulations eux aussi. Elles pourraient être désignées par le petit mot « donc », ce qui permettrait de conclure que les propos philosophiques sont structurés comme des raisonnements.
De fait, il n’est pas tout à fait faux de dire que l’exercice philosophique est guidé par la raison, mais à une condition cependant : la raison elle-même ne se découvre qu’au travers de ces « donc » qui articulent la philosophie. En somme, la raison est bien en jeu, mais, précisément parce qu’elle est en jeu, il faut accepter qu’elle ait a priori des formes très variées.

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Il est possible de décrire ces moments du « donc » de la manière suivante : le texte réfléchit sur lui-même ; ce qui précède se rassemble et de cette synthèse naît une perspective nouvelle. Le lecteur, l’auditeur, le regardeur — appelons-le l’acteur — suivait une succession et puis vient le moment où ce qui se succédait se rassemble et ouvre une nouvelle page : « bla bla bla… donc ! »

Il faut souligner qu’au cours de cette aventure vers le « donc », le lecteur, regardeur — l’auteur, donc — ne fait qu’un avec le sens du texte. Il le produit par son action et c’est précisément cette action qui fait de lui l’acteur-lecteur ou l’acteur-auditeur. Il s’agit, en somme, d’une opération de concentration de l’acteur sur lui-même par le truchement du texte, si bien que l’on peut dire que le moment où le texte réfléchit sur lui-même est aussi le moment où l’acteur qui lui donne sens se met à réfléchir.

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Disons alors que les textes philosophiques s’articulent autour de ces moments de réflexion. Que se passe-t-il alors, précisément ? Eh bien, l’acteur du texte le pose. Il fait une pause. Ou encore, pour le dire autrement, il invente ce qui vient après le « donc ». S’il lit, sa lecture est suspendue et l’action du lecteur se prolonge dans une sorte de hors-texte philosophique.
C’est là la grande valeur de la philosophie. Ce que l’on désigne souvent comme sa fonction critique et qui lui vient, de fait, de la liberté qu’elle impose au lecteur aux moments du « donc ».

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Si nous devions en rester là, nous n’aurions pas besoin de parler de fragments philosophiques, car tout texte philosophique s’interrompt de lui-même dès que son déroulé produit une synthèse d’où naît un « donc » inédit. Seulement voilà. Il semble obligatoire qu’en outre, au-delà du moment de la réflexion, le texte continue et explique ce qu’il faut entendre par « donc » : « bla bla bla… donc ceci et ceci et encore ceci ».
Il s’agit là d’une véritable institution que l’on peut appeler la normalisation par le commentaire. Car celui qui continue au-delà du « donc », de fait, outrepasse ce qu’autorise le texte qui précède. Il le prolonge. Et même s’il le fait sans arrière-pensée, il ruine le travail de l’acteur qui construisait son sens. Celui-ci ne naît plus de l’acte de lire ou d’entendre, mais provient d’une nouvelle voix jusqu’alors inaudible : celle de l’autorité de l’auteur.
Je ne sais pas ce qu’il en est pour d’autres modes de textes, mais en philosophie, le commentaire est un acte d’autorité et, d’abord, une rupture de l’acte philosophique lui-même, de la production critique du sens. Car alors l’acteur ne peut plus réfléchir par le truchement du texte, celui-ci passe dans les mains d’un autre qui réfléchit à sa place ou, du moins, avec lequel il entre en compétition pour la construction du sens.

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L’institution du commentaire instaure une rivalité des auteurs, de telle manière que celui qui continue un texte philosophique au-delà du « donc », nécessairement, s’engage dans une dispute. La suspension réflexive cède la place à une évaluation : « étant donné que je ne fais plus le sens du texte, qui, de l’auteur ou de moi, devenu simple lecteur, en est l’acteur ? » Et cette évaluation a des conséquences immédiates : la philosophie devient une affaire d’auteurs et, surtout, de grands auteurs. Par conséquent, elle n’est plus l’œuvre d’acteurs qui en étaient tout à la fois les auteurs ; on dira maintenant qu’elle s’adresse à des lecteurs. Enfin, ces lecteurs ne peuvent retrouver leur dignité d’auteurs qu’en acceptant, à leur tour, d’entrer dans l’institution du commentaire.
Ainsi, la philosophie est prise dans une spirale qui l’isole de plus en plus. Elle a beau parler de sujets universels, l’immense majorité des hommes ne peut pas se sentir concernée par ses raisonnements autorisés. Inversement, les rares lecteurs qui acceptent la norme du commentaire ne parlent plus que pour des pairs qui, eux aussi, acceptent cette norme. La philosophie devient un ronronnement de développements qu’exhibent ceux que l’on nomme « philosophes » parfois sous l’emprise d’une vénération béate et souvent par moquerie.
Quant à la réflexion critique, elle est suicidée. L’évaluation a pris sa place, depuis la note de dissertation jusqu’à l’entrée au Panthéon. Tout n’est plus qu’affaire de jugement : on met un « like » à une citation détournée de son texte, on écrit une somme sur quelques lignes écrites par un Maître. On ne réfléchit plus, on juge.

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Bien entendu, la réflexion continue, mais ailleurs. Et ailleurs, ce n’est nulle part. Car, si les « donc » n’ont plus de textes à articuler ils disparaissent aussitôt apparus. Aussi, ne peut-on pas se satisfaire de bouts de pensées semés de-ci de-là. Il faut qu’ils se tiennent entre eux, qu’ils tissent à nouveau la texture philosophique, l’étoffe de la réflexion en acte libérée des chaînes du commentaire.
C’est pour cela que ce qui devrait aller sans le dire — la philosophie est faite de fragments — devient nécessairement une revendication : ici, nous ne philosophons pas pour des philosophistes, Maîtres, disciples ou dégoûtés, mais avec des acteurs de la réflexion critique.

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Il reste que, pour que les fragments retrouvent leurs droits, la figure de l’auteur philosophe doit être réformée et même abolie. Peut-être que l’image d’un auteur, lecteur acteur, y contribuera… en tout cas, je ne vois pas d’autre alternative.